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Le choc est ce qu'on est

Par Cyril Soler-Bonnet — sur Kabbale et Psychanalyse, Ḥaviva Pedaya

Il y a une question que la psychiatrie contemporaine ne pose pas, ou pose mal.

Non pas : qu'est-ce qui cause le trauma ? Mais : et si le trauma n'était pas une cause — si c'était une condition ?

Pas un événement qui survient dans une vie ordinaire. Un état qui est l'ordinaire. Le fond sur lequel se déroule toute vie humaine — et dont les chocs aigus ne sont que des révélateurs momentanés.

C'est l'une des thèses les plus déstabilisantes de Kabbale et Psychanalyse de Ḥaviva Pedaya. Et elle ne la pose pas comme une provocation. Elle l'argumente — depuis les neurosciences, depuis la mystique juive, depuis les mathématiques. Ce rapprochement insolite mérite qu'on s'y arrête.

L'état de choc comme norme

Pedaya part d'une observation clinique que Bessel van der Kolk a documentée dans ses recherches sur les survivants de trauma : dans l'état de choc aigu, quelque chose se brise entre les deux lobes du cerveau. Le lobe droit — celui des images, de la mémoire corporelle, des émotions non verbalisées — se déconnecte du lobe gauche — celui du langage, de la narration, de la mise en récit. Le trauma n'est pas seulement un souvenir douloureux. C'est une coupure dans le flux de la conscience.

Ce que Pedaya propose est une extension radicale de ce constat. Elle soutient que cette coupure ne survient pas seulement après un événement traumatisant. Elle précède tout événement. Elle est inhérente à la structure de la conscience humaine — à la séparation progressive, dans le cerveau fœtal, entre les deux modes de traitement de la réalité. Le choc n'est pas ce qui arrive. Le choc est ce qu'on est.

Elle appelle cela le trauma structurel : état de suspension d'un fichier d'images repoussées hors de la conscience, qui aspirent à l'intégration. Non pas les images d'un événement précis — mais les images primordiales, antérieures au langage, antérieures à la conscience de soi.

Isaac Louria et René Thom

Ce qui est remarquable — et qui constitue le cœur de la démarche de Pedaya — c'est que cette description trouve un écho dans deux champs radicalement différents.

D'un côté, le mathématicien René Thom, qui a développé dans les années 1970 la théorie des catastrophes : une modélisation des changements de forme soudains entre deux surfaces de contact complètes. Thom s'intéresse à la zone liminale — l'espace qui se crée entre deux surfaces qui se séparent. Trois surfaces, en réalité : deux zones d'existence distinctes, et entre elles une zone de rupture.

De l'autre côté, la cosmologie d'Isaac Louria — le kabbaliste du XVIe siècle de Safed — qui décrit la création comme une série de catastrophes : contraction de l'infini (tsimtsoum), brisure des récipients (shevirat hakelim), dispersion des étincelles. La création elle-même est un trauma. L'existence commence dans la rupture.

Ce que Pedaya montre, c'est que ces trois descriptions — neurologique, mathématique, mystique — convergent sur la même structure. Non pas le même langage, non pas les mêmes présupposés. Mais le même modèle : deux interfaces complètes qui se séparent, un espace qui se crée entre elles, et dans cet espace quelque chose qui aspire à se rejoindre sans y parvenir.

Pourquoi cette convergence n'est pas une coïncidence

On pourrait soupçonner le rapprochement d'être arbitraire — la tentation comparatiste qui trouve des ressemblances là où il n'y a que des mots voisins. Pedaya est la première à se méfier de ce risque. Ce qui lui permet de l'écarter, c'est la précision structurelle de la comparaison : elle ne porte pas sur des métaphores de surface, mais sur des relations — entre niveaux, entre surfaces, entre états de conscience.

Et cette précision ouvre une question que le livre ne referme pas — ce n'est pas son rôle. Si le trauma structurel est la condition commune, si les mystiques l'ont décrit, si les mathématiciens en ont fourni un modèle, si les neuroscientifiques en ont observé les corrélats cérébraux — alors la thérapie du trauma n'est pas seulement une affaire de techniques cliniques. C'est une question de civilisation.

La mystique juive, dans cette lecture, n'est pas un supplément d'âme folklorique. C'est un corpus de solutions — imparfaites, contradictoires, multiformes — à l'un des problèmes les plus fondamentaux de l'existence humaine.

Fiche du livre sur localement-transcendantes.fr