Il existe une question que les historiens de la mystique juive posent rarement avec toute la précision qu'elle mérite : quand on compare le Zohar et Abraham Aboulafia, le Baal Shem Tov et Rabbi Naḥman, compare-t-on des choses comparables ?
La question n'est pas rhétorique. Elle touche à quelque chose de fondamental dans la façon dont nous comprenons, ou croyons comprendre, ce qu'est la mystique.
Lorsqu'on lit les textes kabbalistiques et hassidiques, on est frappé par une hétérogénéité qui résiste aux catégories reçues. Chez certains mystiques, l'expérience extatique s'exprime dans des récits, des images, des visions d'entités supérieures : la conscience reste présente, amplifiée même, et ce qu'elle a saisi se dépose ensuite en formes narrables. Chez d'autres, c'est le contraire : la conscience s'éteint dans la fusion, et ce qui reste après est un langage de métaphores abstraites, un vocabulaire de l'annihilation et du néant, sans récit, sans figure, sans visage. Même la syntaxe diffère. Même le silence est d'une autre nature.
On pourrait penser qu'il s'agit d'une question de degré, d'intensité, de stades successifs sur une même échelle. Le mystique débutant voit des images ; le mystique accompli s'abîme dans le néant. C'est une lecture commode. Elle a longtemps prévalu. Elle est probablement fausse.
Dans Kabbale et Psychanalyse, Ḥaviva Pedaya propose une thèse différente. Ces deux formes d'expérience ne sont pas deux degrés d'une même montée : ce sont deux types distincts, correspondant à deux structures différentes du moi mystique. Elle les nomme le modèle extraverti et le modèle introverti, et le lecteur attentif reconnaîtra ici l'écho d'une distinction empruntée à la psychologie des profondeurs, reconfigurée et durcie jusqu'à devenir un instrument d'analyse historique.
Le modèle extraverti est celui de la conscience amplifiée, du contact maintenu avec une entité pendant l'extase, de l'expérience qui se dépose en images et en récits. Le mythe, la narration, la poésie visionnaire en sont les formes naturelles. Le modèle introverti est celui de l'absorption sans témoin, de la fusion totale qui ne laisse après elle qu'un langage de sensation et de métaphore, un vocabulaire du néant (ayin) opposé à celui de l'être (yesh). Ce ne sont pas deux moments d'un même parcours : ce sont deux manières différentes d'être constitué comme sujet mystique.
Cette distinction a des conséquences considérables, et c'est là que la réflexion de Pedaya prend toute sa portée.
D'abord pour l'histoire interne de la mystique juive : elle permet de comprendre pourquoi certains courants produisent une littérature d'images foisonnantes et d'autres une littérature de concepts abstraits, pourquoi la littérature des Heikhalot (les Palais célestes) et celle du Zohar ne ressemblent pas à celle d'Aboulafia, pourquoi le Baal Shem Tov n'est pas le Maguid de Mezeritch, bien que tous deux soient fondateurs du hassidisme.
Ensuite pour le comparatisme : dès lors que la mystique juive n'est pas un bloc homogène, tout rapprochement avec d'autres traditions mystiques doit commencer par préciser de quel type de mystique juive il s'agit. Comparer le Zohar au Maître Eckhart, ou Aboulafia au soufisme, ce n'est pas la même opération intellectuelle. La validité de toute comparaison sérieuse dépend de cette précision préalable.
Pedaya le formule elle-même avec une netteté qui n'appelle pas de glose :
« Je vois ces deux modèles comme deux formes distinctes d'extase, non comme deux stades successifs sur une échelle hiérarchique de l'expérience divine. »
Ce qui reste ouvert, à ce stade, est précisément la question la plus troublante : si ces deux types sont irréductibles l'un à l'autre, comment rendre compte des mystiques qui semblent traverser les deux ? Comment comprendre que des traditions entières aient pu, à certains moments de leur histoire, basculer d'un modèle à l'autre ? Et qu'est-ce que cela dit, au fond, de la plasticité du moi face à l'expérience du divin ?
C'est à ces questions que Kabbale et Psychanalyse propose des éléments de réponse. Je vous laisse le soin de les découvrir.