Il y a une scène dans Le Voyage en Ouralie qui mérite qu'on s'y arrête.
Félicat, un chat, dont le nom est déjà tout un programme, rencontre Bhagavata, la panthère apprivoisée de Ludmilla. Il « miaule faiblement pour attirer son attention ». Elle « répond en grommelant avec douceur ». Les humains présents éclatent de rire, ce qui inhibe « l'esquisse de pariade des deux animaux ». Chacun se recule, regarde ces faces hilares avec étonnement, « alors qu'un enjeu félin vital les avait rapprochés ».
C'est comique. C'est aussi, à y réfléchir, parfaitement sérieux.
Car le détail que Chifflot glisse presque en passant change tout : dans son enfance, Bhagavata avait cru être un chat. Elle se sent et se veut petite pour se blottir. La différence de taille n'y change rien. Et Félicat a « senti cette bizarrerie » — il en est ravi. Un jour il dormira entre ses pattes.
Le chat amoureux d'une panthère qui se croit chatte.
Ce n'est pas un roman d'amour entre deux espèces. C'est un roman dans lequel les animaux habitent leur être au maximum de leur capacité et se reconnaissent entre eux à cette profondeur-là, par-delà les classifications.
Léo, le « chat solaire » de Suzanne la médium, accompagne sa maîtresse dans ses voyages vers l'au-delà, jusqu'au bord des « tunnels odieux », pas au-delà, par crainte de ne pas revenir. Il miaule de détresse quand elle s'enfonce trop loin. Quand son cœur s'arrête, c'est lui qui la masse en miaulant. « L'intervention féline avait peut-être eu quelque efficacité. »
Helpo, le chien d'Oswald et Helda, avait hurlé à la mort lors de l'incendie, mais plus doucement que les autres, « comme en sourdine ». Il avait compris ce que ce feu signifiait. Plus tard, il aboie frénétiquement quand de mauvaises pensées envahissent son maître. Puis il se tait, et cette paix fait signe.
Ces animaux ne sont pas des accessoires affectifs. Ils participent à l'action, pressentent les forces invisibles, accompagnent les combats spirituels. Chifflot les traite en personnages parce que sa métaphysique l'y oblige : dans la continuité hiérarchique de l'être, chaque créature est au maximum d'elle-même. L'animal ne mérite pas moins d'attention que l'homme : il mérite une attention adéquate à ce qu'il est.
D'où le paradoxe.
L'anti-spécisme contemporain prétend abolir la hiérarchie en accordant aux animaux des droits calqués sur les droits humains. Il mesure la dignité animale à l'aune de la ressemblance avec l'homme — ce qui est, structurellement, la forme la plus naïve du spécisme.
Le thomisme, lui, dit autre chose : chaque degré de l'être a sa propre noblesse. L'animal n'a pas besoin d'être traité comme un humain pour avoir une dignité réelle — il lui suffit d'être pleinement ce qu'il est. Bhagavata est panthère. Elle se croit chatte. Elle est aimée comme être.
Seule une grande spirituelle aventurée au XXIe siècle pouvait écrire cela.