PHILITT a consacré, le 28 avril dernier, un article à notre édition de Christianisme et antisémitisme de Nicolas Berdiaev, saluant en Berdiaev l'un des philosémites chrétiens les plus exigeants du XXe siècle. Notre traducteur, Andreï Srulikov, y a vu une lecture aussi remarquable qu'épouvantable : remarquable par la fidélité à l'argument de Berdiaev, épouvantable par l'usage qui en est fait — une diatribe anti-sioniste appuyée sur une fausse référence talmudique et la réitération d'une calomnie ancienne sur le « racisme juif ». Il répond ici point par point, en rappelant que le judaïsme n'est pas une « foi » qu'on puisse purifier pour mieux disqualifier le sionisme, et que la véritable généalogie du racisme est à chercher ailleurs que dans la Torah.
PHILITT vient de consacrer un long article à notre édition de Christianisme et antisémitisme de Nicolas Berdiaev (éditions Localement transcendantes). Nous nous réjouissons que ce travail trouve un écho : on ne peut espérer s'arracher aux querelles mimétiques et aux inversions accusatoires qu'en commençant par considérer la version la plus profonde et la plus cohérente de chaque tradition, et en s'efforçant de la comprendre de l'intérieur, du point de vue de ses Maîtres. C'est pourtant au nom de cette exigence que nous devons revenir sur cet article — car il met une lecture remarquable au service d'une cause contestable.
L'article de PHILITT est épouvantablement remarquable. Remarquable, car il restitue très bien l'argument de Berdiaev, et son mouvement. Épouvantable, car il fait servir la restitution de ce qui était, au début du XXe siècle, la conscience chrétienne la plus avancée sur la question juive à une micro-diatribe anti-sioniste et à la réitération d'une pure calomnie.
« Le judaïsme » n'existe pas
Quant à la diatribe anti-sioniste, je me contenterai de brèves remarques et du référencement de sources facilement consultables.
« Bien que chrétien, Berdiaev croit en l'article de foi fondamental du judaïsme : celui de sa divine élection, la croyance "dans l'efficacité des espérances messianiques du peuple juif" […]. La foi juive s'avère, en ce sens, incompatible avec le pessimisme offensif [du] sionisme exclusiviste. »
« Article de foi fondamental du judaïsme », « foi juive » : c'est la prémisse non questionnée qui soutient tout le propos. Le judaïsme serait une foi. Il est alors loisible d'en sélectionner la forme pure à l'aune de laquelle condamner le sionisme comme hérésie ou trahison.
Le problème, c'est que « le judaïsme » n'existe pas. Ce qui existe, ce sont deux réalités historiques concrètes : le peuple juif et la Torah (écrite et orale). L'interaction de ces deux réalités a produit, et continue à produire, une multitude de judaïsmes. Au début du Kuzari, Juda Halévi le fait très bien saisir : contrairement au prêtre, à l'imam et au philosophe, qui chacun expose au roi des Khazars les articles de sa foi ou les fondements métaphysiques de ses opinions, le Haver lui raconte l'histoire de sa famille…
Daniel Boyarin a produit la critique la plus complète de cette imposition des catégories exogènes de « religion » et de « judaïsme » à la yiddishkeit (voir Judaism: The Genealogy of a Modern Notion et « The Christian Invention of Judaism »). Entre parenthèses : si l'on tient absolument à intervenir dans nos querelles intra-juives, Boyarin incarne aujourd'hui, du confort de son professorat à Berkeley, le diasporisme le plus conséquent et le mieux argumenté.
Un savoureux non sequitur
« En principe — et ce Principe est Dieu —, le peuple juif n'a pas besoin d'un État pour perdurer jusqu'à la fin des temps : le Seigneur est de son côté. D'après Berdiaev, saint Paul renouvelle cet acte de foi au sein même du christianisme : "Tout Israël sera sauvé" (Romains XI, 26). La prétention contraire sur laquelle repose le sionisme — projet porté par un juif athée, Theodor Herzl (1860-1904) — est une offense à la foi juive. »
Un savoureux non sequitur ! « La prétention contraire sur laquelle repose le sionisme » : les Juifs seraient en désaccord avec Saül de Tarse ? Quel scandale ! (Sans compter que la lecture de « Tout Israël sera sauvé » a été entièrement bouleversée par les travaux récents de Jason A. Staples.)
« Un juif athée, Theodor Herzl » : l'athéisme de Herzl est un mythe. « Projet porté par » : le rôle historique de Herzl dans la transformation du sionisme en mouvement politico-diplomatique capable de fonder les institutions du proto-État est central, mais il n'a pas inventé le sionisme.
Le sionisme n'est pas né en 1896
La dernière vague sioniste — celle qui a réussi à fonder un État — ne surgit pas ex nihilo avec Herzl en 1896. Elle s'inscrit dans une dynamique religieuse et proto-nationale qui remonte au XVIIIe siècle et qui s'accélère tout au long du XIXe.
Dès la fin du XVIIIe siècle, deux grands mouvements spirituels convergent vers l'idée d'un retour concret en Terre d'Israël : le Gaon de Vilna (1720-1797) et le Baal Shem Tov, fondateur du hassidisme. Le Gaon envoie des disciples — notamment les Perushim — qui s'installent à Safed et Jérusalem dès les années 1808-1810 (voir Hastening Redemption). Le hassidisme suit avec des vagues successives.
Parallèlement, en Occident et dans les Balkans, des rabbins visionnaires comme Judah Alkalai développent dès les années 1830-1840 une théologie active du retour. Alkalai prône l'achat de terres, la création d'un fonds national et la préparation politique du retour. Or son influence dépasse largement ses écrits : son disciple Simon Loeb Herzl transmet ces idées à son petit-fils Theodor. Le lien familial et intellectuel entre Alkalai et Herzl est aujourd'hui bien documenté.
Ces efforts précoces permettent l'intervention décisive de Sir Moses Montefiore (1784-1885). Dès 1839, ce dernier visite la Palestine ottomane, achète des terres hors des murs de Jérusalem (le quartier Yemin Moshe), finance des moulins, des orangeraies et encourage les premiers Juifs à sortir du statut d'allocataire de la haluka pour devenir cultivateurs. Le « premier Yishouv » ashkénaze et séfarade, renforcé par les disciples du Gaon et les hassidim, crée ainsi les conditions infrastructurelles minimales.
C'est sur cette base que se développe le mouvement Hovevei Zion (« Amants de Sion ») dans les années 1880, après les pogroms russes de 1881-1882. Des rabbins majeurs le soutiennent, dont le Natziv de Volozhin (Naftali Zvi Yehuda Berlin, 1816-1893 ; recteur de la yéchiva de Volozhyn fondée sur les instructions du Gaon, et maître d'Abraham Isaac Kook), l'un des fondateurs et dirigeants spirituels du mouvement, qui en devient même l'un des « trustees » consultatifs. Les premières colonies (Rishon LeZion, Zikhron Yaakov, Rosh Pina, etc.) naissent grâce à l'énergie des Hovevei Zion.
L'infrastructure posée par Montefiore et les premiers villages permet ensuite l'engagement massif du baron Edmond de Rothschild. À partir de 1882-1883, il finance la fondation de dizaines de villages, introduit des experts agricoles français, plante des vignobles, crée des écoles et des hôpitaux. Sans cette « tutelle » philanthropique — parfois lourde, mais décisive —, la Première Aliya n'aurait pas tenu.
À ces réalisations matérielles s'ajoute le sionisme culturel d'Ahad Ha'am. Sa critique lucide des excès de la Première Aliya et sa vision d'un centre spirituel et culturel en Eretz Israël tempèrent l'enthousiasme et préparent le terrain intellectuel pour les vagues suivantes.
Ce sont précisément ces villages, ces institutions, ces savoir-faire agricoles rudimentaires et ce noyau de population qui rendent matériellement possibles les deuxième et troisième Alyot (1904-1914 puis 1919-1923), majoritairement socialistes et pionnières. Sans les « colonies du baron » et les acquis des Hovevei Zion, Degania, les kibboutzim et Tel-Aviv n'auraient tout simplement pas pu exister.
Pour conclure ce rappel, il convient de mentionner que ces efforts du XIXe siècle s'inscrivent eux-mêmes dans une continuité plus ancienne, quoique avortée. Au XVIe siècle, les kabbalistes de Safed (autour de Jacob Berab et Yosef Karo) tentent de rétablir le Grand Sanhédrin, signe d'une volonté de restaurer une souveraineté judiciaire et nationale en Eretz Israël. Bien avant cela, au XIIIe siècle, des figures comme Yehiel de Paris (qui s'installe en Eretz Israël vers 1260) et Yonathan ha-Cohen de Lunel (avec un groupe de trois cents rabbins provençaux et français) entreprennent des aliyot messianiques significatives.
Le sionisme moderne n'est donc ni une hérésie athée ni une invention purement européenne du XIXe siècle : il est la convergence réussie d'un très long fil religieux, mystique, philanthropique et national qui s'est enfin noué lorsque les conditions historiques — pogroms, Empire ottoman en déclin, Empire britannique — l'ont permis.
On notera que ce tissu de contre-vérité se soutient d'un article de Wikipédia particulièrement indigent. Et l'on remarquera que « l'antisionisme juif » combine deux phénomènes très différents :
- Les intellectuels juifs occidentaux acculturés : on doit certes écouter leurs critiques et comprendre leur détresse, mais les prendre comme critères du judaïsme pur et non adultéré à l'aune duquel juger l'orthodoxie du sionisme ?
- Satmar : quoi qu'il en soit du dévouement concret très réel des hassidei satmar pour le Am Yisroel, il n'est pas besoin de beaucoup feuilleter le Vayoel Moshe pour y reconnaître un fatras sectaire et obscurantiste qui frise le dualisme. (Apparemment, pour rabbi Yoel, c'est Satan qui dirige l'Histoire… On peut d'ailleurs comprendre que cela puisse séduire certains chrétiens. Ranger rabbi Yoel Teitelbaum et le Rav Kook sur le même plan reviendrait, dans l'ordre chrétien, à mettre Thomas d'Aquin et Garrigou-Lagrange sur la même balance.)
Soucca 41a : une pseudo-référence
J'en viens à la seule « source » citée par l'article :
« En effet, dans le Talmud, le traité Soucca (41a) enseigne que "le Sanctuaire, déjà construit et achevé [par Dieu], se révélera et viendra" soudainement, sans que l'on puisse en prévoir le jour, sans aucune construction humaine. »
Le Talmud n'enseigne rien de tel. L'auteur de l'article est très mal informé — ou il s'est laissé enfumer par un pseudo-talmudiste de quartier. Le texte allégué n'y figure pas : c'est une citation du commentaire de Rachi. Selon sa pratique constante, Rachi, à chaque étape de la discussion talmudique, explicite ce que celui qui parle doit présupposer pour que ses propos soient cohérents. En l'occurrence, il explicite la hava amina de la discussion : la première possibilité de résolution d'une question explorée dans la discussion — première possibilité qui est ici immédiatement rejetée pour une autre solution qui ne présuppose pas de croire à un temple tombé du ciel. Le Talmud, dans cette discussion, enseignerait plutôt le contraire de ce qu'on veut lui faire dire. (Un debunkage de cette pseudo-référence est disponible ici.)
Au final, ce paragraphe témoigne d'une conscience prise sans écart critique dans les catégories chrétiennes de « religion » et de « judaïsme », et qui ne peut que manquer de discernement dans le choix de ses informateurs. C'est bien naturel.
Le « racisme juif » : une inversion accusatoire
Plus grave est la réitération d'une calomnie, renforcée de l'autorité de cette pauvre Simone Weil :
« Comme Simone Weil ici, Berdiaev accuse, moqueur, les nazis d'imiter de manière parodique "le racisme juif" qu'ils prétendent dénoncer… »
Cette phrase est un scandale intellectuel : non parce qu'elle est malveillante — elle ne l'est pas —, mais parce qu'elle est fausse, et fausse précisément à l'envers de ce qu'elle prétend démontrer.
Le peuple d'Israël se définit lui-même, depuis le Sinaï, comme גּוֹי קָדוֹשׁ — goy kadosh, nation sainte. Entendons ce mot : goy. Dans l'hébreu du Pentateuque, goy désigne une nation souveraine sur sa terre : ni une ethnie, ni une confession, ni une race. C'est le terme employé pour l'Égypte, pour Babylone, pour les grandes puissances constituées politiquement et territorialement. Le vocabulaire ethno-politique de la Bible est d'une richesse et d'une précision que nos langues modernes peinent à rendre : am désigne le peuple dans son lien charnel et historique, leom l'ethnie, mamlekhet la structure de gouvernement, edah l'assemblée cultuelle et juridique. Goy, c'est la nation dans sa plénitude politique et territoriale. Qualifier cela de « racisme » — même sérieux, même messianique — c'est appliquer une catégorie née au XIXe siècle européen à une réalité structurée trois mille ans plus tôt selon une logique entièrement différente.
Mais il y a plus : cette logique est précisément l'inverse du racisme. La Torah institue, dans les termes exacts de la rationalité archaïque — celle que Fustel de Coulanges a décrite pour la cité antique —, une procédure de naturalisation pleine et entière. Dans toute société ancienne, l'appartenance se définit par la participation au culte commun, au repas sacrificiel. Or Exode 12,48 est formulé exactement dans ces termes : l'étranger qui veut participer à la Pâque se fait circoncire, et il devient ke-ezrach ha-aretz, comme un natif du pays. Nombres 15,15-16 généralise : une seule loi pour le natif et pour l'étranger résidant. Égalité juridique complète, définie dans les termes mêmes de la logique archaïque : cultuelle, non ethnique.
Les faits confirment la structure juridique. Dès la génération des fils de Jacob, les mariages dits « mixtes » sont fondateurs : Moïse épouse Tsippora la Madianite, Joseph épouse Asnat l'Égyptienne, Boaz épouse Ruth la Moabite — et c'est de Ruth que descend David. Le prophète Obadia est un Édomite naturalisé, et le prophète Jérémie descend de Rahab, la prostituée de Jéricho. Les plus grands maîtres de la Mishna, Shemaya et Avtalyon, sont fils de prosélytes — comme Rabbi Akiva lui-même (d'après certaines sources, d'une famille descendant du proto-nazi Haman !) et Rabbi Meir (de parents de la parentèle de Néron !). Rappelons que notre Mishna, rédigée par Rabbeinou haKadoch, suit principalement mishnat Rabbi Akiva aliba deRabbi Meir.
Le premier racisme légal et systématique de l'histoire — la discrimination fondée sur le sang, indépendamment de la foi et de la pratique — est une invention chrétienne. Les estatutos de limpieza de sangre, promulgués à Tolède en 1449, instituent pour la première fois dans l'histoire européenne une exclusion fondée sur l'ascendance familiale que la conversion ne peut effacer. Yosef Yerushalmi, dont personne ne contestera l'autorité, a tracé la ligne directe de ces statuts au nazisme. Berdiaev accuse le peuple d'Israël d'avoir inventé ce dont sa propre civilisation est la créatrice. C'est une inversion accusatoire.
Critiquer en frère
Ces premiers éléments peuvent-ils ouvrir la voie à une dispute dialogique ? Le terrain est assez encombré. Il l'est doublement : par des calomnies anciennes inconsciemment répétées, et par des impostures récentes qu'il faut démystifier. Ces deux encombrements se rejoignent en un seul effet : ils interdisent de critiquer Israël.
Or Israël a besoin d'être critiqué : les Prophètes l'ont fait avec une véhémence que les antisémites les plus motivés peinent à atteindre. Mais une critique qui ne se donne pas les moyens de comprendre celui qu'elle critique ne peut pas être fraternelle — et ne peut pas porter, précisément parce qu'elle n'est pas fraternelle.