Le poète Brahim Saci, à Diaspora DZ, vient de consacrer une longue recension à L'Écume de tes yeux. Ce n'est pas une chronique de surface : c'est une lecture au sens plein du mot — celle d'un lecteur qui a accepté d'être dérangé par le livre, qui en a remonté la mécanique profonde, et qui apporte à ce roman une perspective que la critique, trop souvent domestique, n'aurait pas su formuler avec cette acuité.
Saci identifie avec précision ce que le roman fait littérairement : une écriture « tendue », troublante, qui se laisse d'abord lire comme un récit coup de poing — haletant, addictif, ancré dans le présent le plus immédiat — et qui, sans jamais se prendre pour un essai, sans le moindre penchant pédagogique, dépose sous chaque scène une méditation vertigineuse sur ce qui gouverne réellement les sujets : leurs désirs empruntés, leurs identités fragiles, les récits qui les traversent sans qu'ils le sachent.
Il nomme avec une formule qui fait mouche ce que le roman fait à Camus : « L'Étranger n'est plus un texte, mais un virus narratif qui infecte les vivants. » Pas une référence, pas un hommage — un mythe qui circule dans les corps, qui s'empare d'un acteur vivant jusqu'à le faire basculer. Saci voit aussi — et c'est peut-être là que sa lecture va le plus loin, depuis un endroit où cette histoire résonne autrement — ce que le roman dit en creux sur les voix que le mythe camusien a laissées sans réponse. Sans jamais réduire le livre à un procès, il en entend les fréquences que d'autres n'ont pas perçues.
Ce double régime — la vitesse narrative en surface, l'inquiétude anthropologique en profondeur — est pour lui la marque d'une réussite littéraire rare. Il nomme avec justesse ce que le roman décrit en creux : non pas une dérive marginale, mais « la normalité silencieuse, presque déjà acceptée » d'une époque où les récits ne racontent plus les êtres — ils les constituent. Sa lecture tient ensemble Camus et TikTok, la jalousie et la célébrité, le mythe et le flux d'images, sans jamais forcer la synthèse. C'est ça, une bonne critique.
Et merci à Saci pour l'élégance de l'indication au lecteur de l'anagramme transparente qui chiffre l'intrigue sans divulguer le secret qu'enveloppe l'énigme.