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Helda défend les lecteurs et les lectrices

Par Pierre-Henri MurciaVoyage en Ouralie, une exploration de la réalité du Mal

Republication depuis le Substack de Pierre-Henri Murcia

Le livre de Martine Chifflot se présente comme un roman anatopique, pour dire qu'il se passe dans un monde qui est analogue à celui dans lequel nous vivons. Voyage en Ouralie raconte l'histoire d'une équipe d'élite engagée dans une lutte contre un mal qui sévit en Ouralie. À sa tête, Helda, walkyrie convertie à saint Thomas d'Aquin. Elle ne combat pas n'importe quel mal : des gens disparaissent, pour des raisons identifiées, le trafic d'organes et le culte de Satan. C'est un combat dantesque, où les billets pour le paradis sont distribués avec autant d'assurance que les places en enfer.

Parmi les méchants, on trouve bien quelques gens du peuple : un ancien flic, devenu petit entrepreneur, quelques vigiles. Mais le peuple joue un rôle secondaire dans ce drame aux dimensions cosmiques, même s'il est de plus en plus localisé, ou plutôt focalisé en Ukarazie, voisine de l'Ouralie, où sévit l'affreux dictateur Zagarski Néro. Oui, les cultes sataniques consomment les corps populaires comme des produits de luxe. Et le lieutenant de Satan, lui-même, a l'intention d'y bâtir une cité.

C'est donc un combat final, eschatologique, qui confronte les intelligents entre eux. Les élites entre elles. Le peuple, s'il finit comme garde-chiourme ou pièce de boucherie dans cet immonde trafic, c'est surtout par ignorance et pour servir de matière première. Le roman est donc bien une anatopie en ce sens : une analogie terrestre entre les légions de saint Michel et ceux qui se sont rebellés contre le projet divin. Ceux qui sont au service de l'humanité et ceux qui veulent détruire la Création.

C'est toujours le problème avec les intelligents : ils ont peur de l'homme simple, incarné. Ils se méfient des pauvres, parce qu'ils savent que Dieu aime les pauvres et qu'il n'hésitera pas, le cas échéant, à couronner reine une simple bergère de Nazareth. Les intelligents estiment que l'intelligence leur donne des droits, et ils perdent systématiquement de vue que Dieu fait flèche de tout bois et qu'il transforme en évêques des pêcheurs de Galilée.

C'est sans doute pourquoi, en plus de nous entraîner, par nappes narratives, dans une intrigue à la fois drôle et haletante, le récit de Martine Chifflot est dit anatopique : là est tout son mystère et son secret. Nous sommes des anges. Nous sommes esprit. Et nous sommes corps : nous sommes incarnés. La chute des anges, c'est notre chute à nous. C'est notre régression dans le sacrifice de Moloch, celui qui brûlait ses enfants dans d'énormes fours en forme de statue de bronze, qui sacrifiait les premiers-nés. Notre chute, c'est la même chose que celle des anges, au niveau de réalité près.

Ce sont les intelligents qui refusent l'incarnation, c'est-à-dire la Création. C'est le contraire du Père qui aime le Fils, la Trinité. C'est le père qui mange le fils : le cannibalisme. La théologie a toujours dit qu'il y avait eu là un choix fondamental fait de toute éternité, un choix libre : manger ou aimer son fils. Helda n'hésite pas à buter ceux qui ont choisi de le manger, comme la femme écrase la tête du serpent, et Michel celle du dragon.

Fiche du livre sur localement-transcendantes.fr