Quand on demande ce qu'écrit Martine Chifflot, les mots résistent — non par manque de conviction, mais parce que les catégories disponibles accrochent, chacune à sa façon, à ce qu'elles sont censées désigner.
Réalisme surnaturel vient en premier : le surnaturel est ici opérant, structuré, réel au sens plein — non métaphorique, non psychologique, non esthétisant. Les exorcismes fonctionnent. Le Mal possède une hiérarchie identifiable, des lieutenants, une stratégie. Les prêtres gagnent des batailles. On est loin du frisson décoratif et du merveilleux de pacotille. Tout cela mérite bien le mot réel. Mais l'Ouralie n'est pas notre monde — et là, le mot accroche.
Huysmans, un père spirituel ?
Il faut commencer par lui, et non par déférence académique : la dette est authentique. Dans le premier chapitre de Là-bas (1891), par la voix de Durtal — ce double fictionnel qui lui ressemble comme une ombre ressemble à un corps —, Huysmans formule le projet avec une netteté qui n'a pas vieilli : un naturalisme spiritualiste, qui conserverait la précision documentaire, la brutalité du détail, la langue nerveuse du réalisme, mais qui oserait enfin ouvrir le roman à l'âme, au Mal, à la Grâce, sans les diluer dans la pathologie ou le symbole. Le surnaturel devait être décrit avec la même minutie impitoyable que la viande pourrie ou le ruisseau fétide de Zola — seulement, on irait chercher plus loin que la chair.
La filiation de Martine Chifflot avec ce projet est réelle et profonde. Même refus de l'explication psychologique du Mal — cette grande lâcheté du roman contemporain, qui dissout le crime dans le trauma et absout le criminel dans la causalité. Même conviction que le roman doit rendre compte de la totalité de l'être, y compris de ce qui excède le scientifiquement vérifiable. Même ontologie, surtout : le surnaturel comme réalité structurée, en prise directe sur le destin des âmes, non comme projection d'un inconscient ou fantaisie d'un esprit troublé.
Mais Huysmans peut encore dire réalisme parce que son monde est le nôtre. Paris, Chartres, Solesmes — l'exigence documentaire tient parce que le référent est réel, vérifiable, connu du lecteur. Cette voie est barrée aujourd'hui, non parce que le surnaturel aurait disparu du réel, mais parce que le roman dit réaliste a verrouillé son horizon sur le mesurable et le psychologiquement explicable : décrivez un exorcisme efficace en bonne société et vous serez aussitôt renvoyé au rayon ésotérisme ou au diagnostic de dissociation. Martine Chifflot a donc choisi un autre chemin. Elle a construit l'Ouralie.
Le réalisme magique ? C'est une ontologie molle.
Autre voisin apparent, et plus séduisant en apparence : García Márquez, Carpentier, le réalisme magique latino-américain dans son foisonnement. Le surnaturel y est lui aussi traité comme réel — non pas comme métaphore, non pas comme symptôme, mais comme fait brut, intégré sans résistance dans le tissu de l'expérience ordinaire. Les fantômes partagent la table des vivants comme ils partageraient un repas. Les morts reviennent. La démesure est quotidienne.
Mais García Márquez ne croit pas au Diable — il le raconte, ce qui n'est pas la même chose. Dans Cent ans de solitude, aucune hiérarchie n'ordonne le bien et le mal, aucun exorcisme ne fonctionne parce qu'aucun combat n'est nécessaire, aucune âme n'est en jeu de manière décisive : le merveilleux est horizontal, il enrichit le monde sans l'orienter, il étend le possible sans le polariser. C'est une esthétique — splendide, d'une générosité formidable — mais ce n'est pas une ontologie. Le surnaturel y est mythique, culturel, poétique ; il n'est pas métaphysique.
Chez Chifflot, tout est vertical. Haschatan a des lieutenants. Les prières atteignent leur cible. Les âmes comparaissent et sont jugées. Il y a un Bien transcendant et un Mal qui le parasite — au sens exact de la privatio boni augustinienne et thomiste : le mal n'a pas de substance propre, il est cécité, il ronge l'être comme un parasite ronge son hôte sans pouvoir exister sans lui. C'est une cosmologie, pas une atmosphère. Une architecture, pas un enchantement.
Lovecraft, l'admirable adversaire
Voilà le cas le plus intéressant, et le plus révélateur. Chifflot connaît Lovecraft de l'intérieur — elle lui a consacré des créations, des mises en scène, une attention patiente et nourrie. Et le surnaturel lovecraftien est bien opérant, bien réel, bien au-delà du trouble psychologique : les Grands Anciens ne sont pas des fantasmes, Cthulhu n'est pas une métaphore de l'angoisse moderne. L'horreur est objective.
Seulement, le cosmos de Lovecraft est aveugle. Amoral, indifférent à la souffrance humaine comme aux cathédrales. L'horreur lovecraftienne excède et annule la signification — elle ne révèle pas un Mal avec lequel on pourrait lutter, elle révèle un vide devant lequel toute lutte est dérisoire. Aucune prière n'y fonctionne, aucun prêtre n'y gagne, aucun ordre providentiel ne structure l'univers : les Grands Anciens répondent à des lois, mais ces lois sont indifférentes à toute valeur. Ce qui sépare Chifflot de Lovecraft n'est donc pas stylistique, ni même générique. C'est métaphysique, et radical. Lovecraft est au fond rigoureusement anti-platonicien : l'univers n'a pas de Forme, pas de Bien, pas de hiérarchie des êtres — seulement des forces dont la puissance n'est que puissance. Chifflot fait exactement le geste inverse.
Renversement
Comme souvent, une mauvaise question révèle une meilleure réponse.
On cherchait un réalisme augmenté, élargi, spiritualisé — un réalisme qui tiendrait plus de réalité que le réalisme ordinaire. Mais peut-être est-ce le mot même de réalisme qui est en cause, avec sa présupposition silencieuse que le réel se trouve du côté du monde sensible, des phénomènes, du vérifiable. Or Chifflot est philosophe, spécialiste de Platon et du Védânta — et dans l'univers platonicien, les Idées sont plus réelles que leurs instanciations matérielles. Le monde sensible est la copie dégradée ; les Formes sont l'original. Notre monde n'est pas le réel dont la fiction s'écarterait par fantaisie : c'est déjà une ombre.
L'Ouralie n'est donc pas un monde fictif qui s'éloigne du réel. C'est un analogon différentiel construit pour exhiber des types — des prototypes de forces spirituelles, des Formes du Bien et du Mal — que notre monde rend illisibles parce qu'il les noie dans le bruit du quotidien et la langue du psychologue. En ce sens, l'anatopie décrit ce qui est le plus réel : les Idées. Elle est plus réaliste que le roman réaliste.
La plus fidèle des trahisons
Ce n'est pas du réalisme surnaturel — Huysmans reste dans notre monde. Ce n'est pas du réalisme magique — il n'y a pas de cosmos moral chez García Márquez. Ce n'est certainement pas du Lovecraft — l'univers n'est pas aveugle.
Platon avait expulsé les poètes de la cité, au motif que la mimèsis produit des copies de copies — des ombres d'ombres, deux fois éloignées du vrai. Martine Chifflot, poétesse et dissidente grammaticale, par la plus fidèle des trahisons, réintroduit l'Idée dans notre cité en déréliction par la… fiction éidétique.